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Corinne Vonaesch: Lutte de Jacob

Corinne Vonaesch: "Lutte de Jacob" 

par Laurence Mottier

La lutte : temps crucial de notre vie spirituelle

Qui est cet homme qui lutte toute une nuit avec Jacob ? (Genèse 32, 25ss)

C’est un inconnu qui reste inconnaissable et innommable : il refuse de donner son nom à Jacob après leur lutte qui les mène au bord de l’épuisement.

Surgissant au cœur de sa solitude et au creux d’une nuit d’angoisse, il va rouler dans la poussière avec lui, comme une ombre longtemps refoulée, qui vient mordre Jacob là où ça fait mal.

Vient-il pour régler ses comptes ?

Mais quels comptes ?

En tous cas, un compte laissé ouvert entre Esaü et Jacob ; Jacob l’usurpateur du droit d’aînesse et de la bénédiction paternelle, qui a fui précipitamment du camp familial pour échapper à la colère meurtrière de son frère. Jacob, qui revient 20 ans après, avec famille et troupeaux, sans savoir quelles sont les dispositions de son frère à son égard, et voilà que « l’angoisse le saisit » (32, v. 8).

Dans cette lutte acharnée avec l’inconnu, il y a toute l’intensité de son histoire mal emmanchée, il y a sa fuite éperdue, qui n’a rien résolu, il y a sa peur animale de mourir de la main de son frère et de tout perdre; il y a aussi sa supplication à son Dieu, qui a promis de lui faire du bien, de le protéger sur le chemin du retour chez lui et il y a le nœud des violences, des non-dits et des frustrations accumulées au cours de sa vie, qui se ressert comme un étau autour de Jacob…il y a là une telle concentration de son existence qu’il lui faut bien toute une nuit pour y faire face.

Cet inconnu bagarreur représente aussi ce moment de vie où Jacob ne peut plus reculer : il ne peut plus fuir à nouveau – une alliance conclue avec Laban son oncle l’en empêche - et en même temps il est terrifié à l’idée de devoir avancer et de revoir son frère.

Bloqué au gué du Yabbock, il sait qu’il va devoir affronter Esaü et ce qu’il s’est passé dans leur histoire, tout en espérant y échapper et en réchapper vivant. Et cela le pétrit et le tord d’angoisses de longue heures durant.

Ce récit est à l’image de ces moments dans nos vies où il nous faut affronter notre passé et solder les comptes. Ce qui a été « de travers » et que nous avons, soigneusement ou involontairement, évité, « oublié » ou nié est là, replacé devant nous et il n’y a plus d’échappatoire. Où nous ne pouvons plus nous cacher derrière de flatteuses apparences, des excuses au rabais ou de subtiles pirouettes. Où tombent les masques. Où nous sommes appelé-e-s à assumer notre part face aux autres. Où nous défausser sur autrui ou le destin ou Dieu n’est plus possible.

Ce qu’on appelle l’heure de vérité.

Dans ce corps à corps, l’un s’agrippe tant à l’autre que rien ne semble pouvoir les départager. Comme une gémellité, qui rappelle le lien particulier entre Esaü et Jacob le « talonneur », sorti du ventre de Rébecca en tenant le talon de son frère jumeau.

Il faut le coup qui blesse Jacob à la hanche et permet le détachement et la fin de la lutte, qui aurait pu tourner à un combat à mort.

Il faut une bénédiction arrachée à l’inconnu – car Jacob ne lâche rien de ce qu’il veut - et qui s’esquive pourtant sans révéler son nom.

Au gué du Yabbock, Jacob traverse la vallée obscure de l’ombre de la mort (Psaume 23) et paradoxalement, de cette obscurité traversée et assumée naît la racine de l’aurore : une issue de vie gagnée de haute lutte.

Jacob boite, il sera boiteux, il ne sort pas indemne de son combat avec lui-même et ses ombres angoissantes et paradoxalement cette épreuve le fortifie : lui qui a vu de face ou la face de son Dieu, il trouve la force d’aller au devant de son frère et de le voir en face, sans la perdre. Ni la face, ni la vie.

Laurence Mottier, pasteure